Le rôle de la stigmatisation dans la consommation de drogues et les récits stigmatisants à éviter

La stigmatisation est la présence et la manifestation d’attitudes ou croyances négatives à l’égard d’individus à cause de qui ils sont, de ce qu’ils font ou de leurs circonstances de vie. Elle peut concerner la race (stigmatisation de certaines origines ethniques), la classe sociale (stigmatisation des personnes de la classe ouvrière ou pauvres) et le comportement (stigmatisation des personnes qui consomment des drogues). Puisque plusieurs activités liées à la consommation de substances sont criminalisées, comme la possession et le trafic de drogues, les personnes qui consomment des drogues sont souvent stigmatisées à la fois comme consommatrices et comme criminelles.

La stigmatisation est néfaste car elle crée de réels obstacles à l’accès aux soins de santé, au soutien juridique et à des services sociaux essentiels. Cela entraîne un cycle néfaste perpétuel : les personnes qui bénéficieraient le plus de l’aide ne peuvent y accéder et sont encore plus marginalisées dans la société. Les personnes sont moins susceptibles de demander de l’aide pour un trouble lié à la consommation de substances en raison de la honte que crée à la stigmatisation. Elles sont plus enclines à consommer seules, ce qui accroît considérablement leur risque de décès, car personne ne pourra les secourir si elles font une surdose.

Éviter les reportages stigmatisants

Un langage qui perpétue des stéréotypes inexacts et stigmatisants peut avoir des conséquences néfastes pour les personnes affectées par un trouble lié à la consommation de substances. Il existe toutefois de nombreux moyens d’éviter cela, en adoptant un langage qui reflète mieux les réalités vécues des gens.

À éviterPourquoiÀ remplacer par
« drogué-e », « consommateur(-trice) de drogues », « junkie »Ces termes stigmatisants dépeignent de manière inexacte les personnes qui consomment des drogues comme étant instables, violentes et ne méritant pas d’aide.Un langage centré sur la personne, comme « personne(s) qui consomme(nt) des drogues »
« abus de drogues » ou « mauvaise utilisation de médicaments »Ce cadrage comporte des connotations négatives qui contribuent à la stigmatisation.« consommation de substances », « consommation/usage de drogues »
« accro aux opioïdes », « accro à [x]… » ou « problème de drogue »Ces expressions évoquent un manque d’agentivité et de contrôle du sujet et présentent celui-ci comme une personne à craindre et à éviter plutôt qu’à soutenir.« affecté-e par un trouble lié à la consommation de substances », « qui fait usage de substances » ou « consommait des drogues » (p. ex., « John consommait des drogues pendant sa jeunesse. »)
« sale », « propre » (p. ex., « un parc jonché de seringues sales »))Ce langage qualifie la consommation de substances – et par conséquent les personnes qui consomment des drogues – comme étant « sale » ou « propre », ce qui contribue à la honte et à la stigmatisation.« Un parc où plusieurs seringues usagées ont été trouvées » Bien que le langage descriptif et illustratif soit une convention narrative précieuse, il peut contribuer dans un contexte comme celui-ci aux préjudices que subissent des personnes réelles et nuire à leur santé et à leur sécurité. Dans de telles circonstances, la valeur de la santé humaine devrait être privilégiée.
« trafiquant de drogue », « dealer/vendeur »Cette expression désuète criminalise l’individu à l’excès et échoue à reconnaître la réalité selon laquelle une personne qui consomme des drogues peut parfois en vendre comme moyen de subsistance ou pour financer sa propre consommation.« John vendait des drogues » ou « John, qui vendait des drogues »

Les récits inexacts qui perpétuent des stéréotypes stigmatisants peuvent également avoir des conséquences néfastes sur les personnes affectées par un trouble lié à la consommation de substances. Souvent, ces récits ne reflètent pas les réalités que vivent les personnes impliquées. Voici quelques exemples à éviter :

  • La réduction des méfaits encourage la consommation de drogues. Les services de réduction des méfaits n’existent pas en vase clos. Dans un site de consommation supervisée, les personnes ont accès à une vaste gamme de services de soutien, comme le logement et le counseling, qui augmentent considérablement leurs chances d’améliorer leur santé et leur stabilité dans la vie. La réduction des méfaits n’« encourage » pas la consommation de drogues; elle ouvre la voie à la santé et au rétablissement des personnes qui en consomment, tout en sauvant des vies.
  • L’abstinence est la réponse la plus efficace (ou la seule réponse possible) au trouble lié à la consommation de substances. Ce fait n’a pas été confirmé par la recherche. Certaines personnes ne sont pas en mesure de remplir l’exigence d’abstinence requise pour le traitement; par conséquent, ces interventions de santé ne leur conviennent pas. Un traitement efficace suppose une accessibilité et de faibles barrières afin que les personnes qui veulent suivre un traitement et qui y sont prêtes puissent y accéder.
  • La prescription excessive de fentanyl alimente les surdoses. La majorité des surdoses au Canada ne sont pas causées par le fentanyl de qualité pharmaceutique produit par des fabricants de médicaments, qui est souvent prescrit à des patient-es sous forme de timbres à emporter à la maison ou administré à l’hôpital. La plupart des décès par surdose sont causés par du fentanyl produit illégalement dans des laboratoires clandestins et vendu dans la rue comme étant de l’héroïne. Un point de mire sur le fentanyl de qualité pharmaceutique détourne l’attention de sa version illégale et par conséquent de la véritable cause de la crise de surdoses (la prohibition et les mauvaises politiques sur les drogues), en plus de nuire à l’accès à cet antidouleur pour une population qui en a besoin.
  • La dichotomie entre une personne qui consomme des drogues et une personne qui en vend (« trafiquant de drogue »). Cette distinction entre « criminel » et « victime » s’appuie sur une compréhension inexacte de la consommation de drogues; elle est courante en raison de sa simplicité et de la commodité avec laquelle elle vilipende des membres de la société considérés comme « criminels ». En réalité, il arrive souvent que des personnes qui consomment des drogues en vendent également pour financer leur propre consommation. Ces individus – souvent très marginalisés et logés de manière précaire – sont confrontés à un éventail d’obstacles systémiques et à une stigmatisation qui les empêche de s’intégrer pleinement dans la société.
  • Il faut toucher le fond pour se rétablir. Les liens humains et le soutien sont essentiels à un rétablissement réussi. Laisser une personne « toucher le fond » est le contraire et peut souvent conduire à une surdose mortelle. Comme l’a affirmé la First Nations Health Authority, « toucher le fond peut être plus destructif qu’utile ».
  • La dépendance est un choix et un échec moral. Des personnes se tournent vers la drogue pour de nombreuses raisons, mais le traumatisme est à la base d’une grande partie des troubles liés à la consommation de substances que nous observons dans la société. La consommation de drogues est souvent une réponse à des événements de vie traumatisants par laquelle les individus cherchent à soulager une douleur importante – physique ou psychologique – tout en naviguant dans la vie du mieux qu’ils le peuvent. On ne devrait pas dénigrer une personne pour sa façon de composer avec ces traumatismes. Il est naturel de chercher le répit par un objet ou une activité externe, et de nombreuses personnes rencontrent des obstacles dans l’accès à des soutiens moins néfastes – par exemple, des réseaux sociaux et des services de counseling sains et positifs.

Considérations pour des récits plus exacts 

Éviter les photos choc : Des images sensationnalistes, y compris des gros plans d’aiguilles pointues, de verre brisé et d’amas de poudre blanche, intensifient inutilement la peur. Ceci alimente la stigmatisation à l’égard des personnes qui consomment des drogues, ce qui accroît leur isolement social et nuit à leur santé et à leur sécurité. De plus, ces images sont inexactes et ne reflètent pas les réalités de la consommation de drogues pour la plupart des gens. Cet article du New York Times démontre avec brio que des images non stigmatisantes peuvent respecter à la fois les impératifs journalistiques et la dignité des sujets. Elles présentent les individus avec dignité et respect, sans pour autant « aseptiser » les réalités de la consommation de substances.

Faire appel à des experts et à des sources crédibles sur le sujet : Il est important de présenter les deux côtés de la question, en santé publique, lorsque les deux parties représentent des points de vue honnêtes, crédibles et étayés par des preuves. Les membres de la communauté scientifique et les responsables des politiques sur les drogues qui s’appuient sur des études et des données rigoureuses sont les mieux placés pour commenter des questions relatives à la consommation de substances. Un solide consensus scientifique appuie la réduction des méfaits et l’abandon d’une approche de justice pénale, de la même façon que la grande majorité des scientifiques soutiennent la réalité du changement climatique dû à l’activité humaine. Sur la base de leur expertise et de leur expérience, de nombreux hauts responsables de la santé publique ont également soutenu ouvertement la légalisation et un approvisionnement sûr pour les personnes ayant un trouble lié à la consommation de substances. Le fait d’accorder à la police, à des associations de marchands et à d’autres personnes sans expertise en matière de santé publique une grande latitude pour commenter cet enjeu, en plaçant leurs commentaires sur un pied d’égalité avec des sources crédibles, fausse le débat en l’éloignant du consensus scientifique et peut contribuer à amplifier la désinformation. Ces groupes peuvent certes commenter leurs expériences personnelles et isolées (et celles de leurs membres et de leur communauté), mais il est également important de remettre en contexte ces commentaires dans un cadre de santé publique plus large, où des données probantes démontrent que les avantages dépassent les préjudices pour la société.

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Director of Communications and Digital Enagement, Canadian Drug Policy Coalition, @peterkimdata