Une guerre contre la drogue ou une guerre contre le peuple ?

Par Olivia Mancini, travailleuse en réduction des méfaits

Revenons aux années 1920, époque à laquelle Harry Anslinger a mis en œuvre des lois strictes sur la drogue qui ont façonné la politique en matière de drogues pendant des dizaines d’années. Anslinger a mis en place la prohibition de l’alcool, ce qui a eu une influence marquée sur le type d’alcool que les gens consommaient. À l’époque, les gens préféraient la bière, qui était difficile à passer en contrebande et à cacher. Ensuite, on s’est tourné vers les boissons spiritueuses, qui pouvaient être transportées en plus grandes quantités dans des récipients plus petits.

Près d’un siècle par la suite, le gouvernement, les responsables politiques et les décideurs ont réduit la disponibilité de certains médicaments (par exemple, l’oxycodone et le Percocet). Les personnes n’avaient plus accès à un approvisionnement sûr en médicaments prescrits par les médecins et devaient se tourner vers le marché illégal pour se procurer des opioïdes. Le problème est toujours le même aujourd’hui avec les opioïdes, surtout avec le fentanyl. L’opioïde standard et la drogue de choix sont l’héroïne, tandis qu’il est beaucoup plus facile de faire passer le fentanyl en contrebande et de le cacher—comme c’était le cas pour l’alcool dans les années 1920. C’est à cause de la prohibition de la drogue et d’une politique inadéquate sur les drogues que les gens sont passés des pilules au fentanyl illégal vendu dans la rue.

En achetant du fentanyl de rue, on ne sait pas combien de fentanyl on reçoit. Par exemple, selon les résultats d’échantillons vérifiés par le service de vérification des drogues de Toronto du 19 juin 2021 au 2 juillet 2021, 56 % des échantillons de fentanyl recherchés contenaient au moins une drogue associée au groupe benzodiazépine. Les personnes qui consomment sont exposées à un approvisionnement en drogues de plus en plus dangereuses et puissantes puisque le fentanyl est mélangé à des substances différentes, comme aux benzodiazépines.

La présence accrue de benzodiazépines dans le fentanyl peut être mortelle ; en effet, la naloxone (un médicament utilisé pour inverser une surdose d’opioïdes) ne peut pas inverser une surdosage de benzodiazépines, et comme les opioïdes et les benzodiazépines entraînent une dépression respiratoire, le risque de décès lié à une surdose est augmenté. Ainsi, nous observons aujourd’hui une double dépendance : aux opioïdes et aux benzodiazépines, accompagnés d’une augmentation considérable des surdoses accidentelles par empoisonnement à la drogue. Les drogues du marché illégal sont en effet incertaines et contaminées par des concentrations inconnues de substances.

Un approvisionnement sûr sauve des vies

Ceux qui s’opposent aux interventions fondées sur des données probantes, telles que l’approvisionnement sûr et les sites de consommation supervisée, doivent comprendre que les distributeurs d’alcool autorisés sont un bon exemple de l’approvisionnement sûr, et les endroits comme les bars sont des exemples de sites de consommation sécurisée. Mais comme l’alcool est légal et réglementé, les personnes qui consomment savent exactement ce qu’ils boivent et ils sont capables de consommer en fonction. Quand on va au bar, on peut compter le nombre de verres que l’on va boire, et l’on connaît sa limite. Pourquoi donc les personnes qui consomment d’autres drogues n’ont-elles pas les mêmes possibilités pour les acheter et les consommer ?

En prescrivant des drogues pharmaceutiques aux personnes qui consomment, les médecins ne leur procurent pas plus de drogues, mais au contraire, des drogues plus sûres. Cela fait des siècles que les gens consomment des drogues et ils continueront à le faire. Il faut donc éliminer les obstacles et permettre aux personnes qui consomment des drogues de le faire tout en réduisant les conséquences négatives associées à la consommation de drogues, comme les décès par surdose et la transmission d’infections transmises par le sang. Une solution à l’épidémie d’empoisonnement par la drogue (crée par des politiques défaillantes) est évidemment un approvisionnement en drogues pharmaceutiques de qualité médicale.

« Les magasins d’alcool et de bières licenciés sont les lieux d’approvisionnement sûrs, et les bars sont les lieux de consommation sûre ».

L’apprivoisement sûr est une approche révolutionnaire et innovante qui permet aux personnes qui consomment de drogues de se sentir acceptés et de recevoir des soins centrés sur la personne dans un esprit de compassion. Les défenseurs de la réduction des méfaits aspirent à un monde où les personnes qui consomment des drogues ont le pouvoir de définir leurs propres objectifs et de décider de leurs soins en collaboration avec des professionnels de la santé qui les soutiennent et sont attentifs aux expériences et à l’expertise de leurs patients. Ces professionnels médicaux qui fournissent un approvisionnement sûr—sans stigmatisation ni jugement—travaillent à éliminer les obstacles systémiques à l’accès aux soins et à améliorer la qualité de vie des personnes qui consomment des drogues.

Une épidémie d’empoisonnements et de surdoses provoquée par des politiques néfastes

Le gouvernement du Canada compte 21 174 décès liés à une intoxication aux opioïdes de janvier 2016 à décembre 2020. Ces morts dévastatrices étaient sans surprises et étaient la conséquence des politiques inadéquates en matière de drogues, de la guerre contre les drogues et de l’inaction du gouvernement. La majorité des décès par surdose sont accidentels et causés par un approvisionnement en drogues toxiques. Chaque mort liée aux opioïdes pourrait être évitée et représente un échec politique incontesté. La pandémie de la COVID-19 a exposé les inégalités existant dans les réponses aux urgences de santé publique : on a répondu de manière exceptionnelle à cette pandémie. Au contraire, la réponse des autorités à l’épidémie des intoxications par drogues a été exceptionnellement inefficace au cours des six dernières années.

L’épidémie des intoxications par la drogue requiert des interventions de santé publique plutôt que des interventions de justice pénale. Les personnes qui consomment des drogues hésitent parfois à demander de l’aide à cause de la stigmatisation associée à la consommation de drogues, des politiques actuelles en matière de drogues et de la peur de la criminalisation pour consommation de drogues illégales. L’épidémie d’intoxication par la drogue est un problème de santé publique et de droits de la personne qui doit être abordé en se fondant sur des stratégies et des politiques éprouvées dans un cadre de santé publique et de droits de la personne. Il faut que le gouvernement reconnaisse que cette épidémie est un problème de santé publique et non une question d’opinion publique.

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Selon le Dr Charles Atkins, les troubles de dépendance aux substances sont un problème de santé chronique présentant un taux de rechute élevé. Pourtant, on refuse ou on limite l’accès aux traitements vitaux (par exemple, la méthadone) aux personnes ayant un résultat positif à l’analyse d’urine. Aucune autre discipline médicale ne pratique une mesure aussi punitive. Par exemple, explique-t-on aux diabétiques que s’ils consomment trop de sucre, on arrêtera de leur donner des médicaments afin de ne pas encourager leurs comportements indésirables ? Au contraire, on travaille en collaboration avec la personne dans sa situation actuelle en lui offrant une psychoéducation et en établissant des objectifs de traitement avec elle. Cette approche de réduction des méfaits est concrète et contribue à réduire les risques associés au diabète.

Pourquoi est-ce qu’un approvisionnement sûr en drogues, capable de maintenir les gens en vie et en sécurité, dépend des valeurs morales et des points de vue du public ? Pour quelle raison nous soucions-nous de ce que pense le public ? Si un nouveau médicament contre le diabète est disponible, discutons-nous avec la communauté pour décider si les personnes devraient avoir un accès aux médicaments qui sauvent des vies ? Ou le fournissons-nous à ceux qui en ont besoin ? L’approvisionnement sûr est une approche fondée sur des preuves qui permet d’améliorer la santé et le bien-être des personnes qui consomment des drogues. Il faut prendre en compte les preuves afin de garder les gens en sécurité et en vie. En seulement six ans, nous avons déjà perdu plus de 21 000 vies à cause de l’épidémie d’empoisonnement par la drogue et de surdoses. C’est une question de vie ou de mort — on ne peut plus perdre de vies à cause de politiques néfastes en matière de drogues. Si l’on ne fournit pas un approvisionnement sûr en drogues ainsi que d’autres services essentiels de réduction des méfaits, c’est uniquement pour des raisons de négligence et de cruauté, car il est prouvé qu’un approvisionnement sûr est une solution efficace de traitement. Le gouvernement est responsable de la mort de milliers de personnes.

Écoutez les experts !

La réduction des méfaits est le fruit de la volonté des personnes qui consomment des drogues. Depuis plus de vingt ans, ces personnes se battent sans cesse pour obtenir des sites de consommation sûre et des programmes d’échange de seringues. Comme le souligne Travis Lupik dans son livre « Fighting for Space », un groupe de consommateurs de drogues a lutté pendant deux décennies pour améliorer les mesures prises face à l’épidémie des intoxications par la drogue et à une politique en matière de drogues qui n’a pas fonctionné. Les personnes qui consomment des drogues et les activistes ont fourni des aiguilles stériles et ont géré des sites de consommation sûre dans des locaux et des ruelles de la communauté « Downtown Eastside » de Vancouver. Ces personnes ont sauvé d’innombrables vies et ont contribué à réduire les méfaits de la consommation de drogues. Ils ont ainsi pu aider les membres les plus vulnérables de leur communauté face à une crise de santé publique continue.

Le moment est venu pour le gouvernement, les responsables politiques et les décideurs de faire confiance aux experts. Les personnes ayant une expérience vécue ou vivante de la consommation de drogues illégales ont des connaissances et une expertise utiles et indispensables pour mettre au point des solutions concrètes à cette épidémie d’empoisonnement par la drogue. Il faut qu’elles soient impliquées et consultées lors des dialogues sur la réforme de la politique des drogues et les pratiques de réduction des méfaits.

Soyez un allié

Que pouvez-vous faire pour soutenir et agir efficacement en tant qu’allié ? Soutenez, écoutez, renforcez et amplifiez la voix des personnes qui consomment des drogues. Tirez avantage de votre privilège et de votre influence pour éliminer les obstacles et les difficultés que rencontrent les personnes qui consomment des drogues tels que la discrimination systémique et la stigmatisation. Vous pourriez par exemple vous adresser à votre député provincial, écrire des lettres au conseil municipal, au maire ou au gouvernement fédéral. Vous pourriez même soumettre au journal un article d’opinion défendant la réduction des méfaits et favorisant des politiques progressistes en matière de drogues, comme la réglementation légale et la décriminalisation. Si assez de personnes se regroupent pour défendre les personnes qui consomment des drogues et collaborer avec elles dans le but de promouvoir une réforme de la politique en matière de drogues ainsi que des solutions efficaces à l’épidémie des intoxications par la drogue, nous pourrons voir un changement social profond dans notre communauté.

About Canadian Drug Policy Coalition

Advocating for public health- and human rights-based drug policies grounded in evidence, social justice, and compassion. www.drugpolicy.ca