Les deux poids, deux mesures qui existent entre l’alcool et la drogue montrent les méfaits de la stigmatisation

Je décris mon enfance comme un état bipolaire. J’ai été élevée dans un environnement marqué par la violence et l’alcoolisme, avec tout ce qui s’ensuit. Nous avons également vécu dans une belle maison avec un chalet juste à la périphérie de Bobcaygeon. Mon père est alcoolique. Il était ingénieur et nous vivions dans la région du Grand Toronto jusqu’à ce que je sois attaquée en rentrant chez moi après l’école, en sixième année. Nous avons déménagé à Bolton deux mois plus tard, et mes parents ont divorcé au cours des quatre années suivantes. J’avais 14 ans. Ils m’ont demandé avec qui je voulais vivre, et je leur ai dit que ne ne veux ni l’un ni l’autre ! Ils ont accepté mon choix et ils m’ont laissé partir à 14 ans. Le gouvernement a payé mon loyer tant que j’allais à l’école et ma vie d’adulte a commencé !

C’est à 12 ans que j’ai découvert la drogue. Ma sœur et son copain organisaient des fêtes et m’invitaient pour me sortir de la maison. Ma sœur a six ans et demi de plus que moi, et tous les invités avaient 19 ans ou plus. Le reste, je vous le laisse imaginer. Maintenant que j’y repense, cette partie de ma vie était purement de la survie. Je ne savais même pas encore qui j’étais en tant que personne. J’essayais simplement de trouver ma place. À cette époque (les années 70), l’herbe était illégale. J’ai remarqué que les gens qui en vendaient attiraient beaucoup l’attention. J’ai commencé par vendre de l’herbe, puis mon stock a augmenté. Je vendais de l’acide, de l’alcool et de l’herbe. Et j’aimais aussi boire.

J’ai connu différentes dépendances à différents moments de ma vie, donc les défis étaient différents selon la décennie. J’ai vite appris qu’on ne pouvait même pas être honnête avec ses amis sur ce qu’on faisait. Si je disais que je prenais des amphétamines tous les jours, on me rejetait. Mais si je buvais tous les jours, personne ne s’en souciait ! Il est très difficile de se rapprocher de qui que ce soit de peur d’être boudé. De plus, lorsque je repense à ces années, il n’y avait ni soutien ni réduction des méfaits (à l’exception des préservatifs). 

À l’époque, la stigmatisation était forte. Même quand j’étais jeune, les parents ne laissaient pas leurs enfants jouer avec moi parce qu’ils savaient ce qui se passait dans ma famille. J’avais l’impression d’être un mauvais enfant. Pas étonnant que j’aie passé beaucoup de temps seule. 

En tant que travailleur social, je remarque que le jugement se traduit par des actes quotidiens. Nous voyons des gens traverser la rue pour éviter quelqu’un qui a « l’air » de quelqu’un sans abri. On voit des femmes serrer plus fort leur sac à main, mais le pire, c’est de voir des gens passer à côté d’une personne allongée à plat ventre sur le trottoir. Même les alcooliques stigmatisent les personnes qui consomment des drogues parce que l’alcool est accepté dans notre société.

La crise des surdoses que connaît actuellement le Canada est tout simplement incroyable ! Je connais moi-même 15 personnes qui ont perdu la vie depuis janvier. C’est très effrayant et cela crée un climat de malheur, sans compter la présence de la COVID-19 ! On n’a même pas le temps de faire le deuil d’une personne quand on apprend qu’une autre a perdu la vie à cause de mauvaises politiques en matière de drogues. Si la situation se calme et que les gens ont la possibilité de respirer, que se passera-t-il lorsqu’ils commenceront à tout digérer ?

La majorité des décès sont dus à nos mauvaises politiques en matière de drogues. Que se passerait-il si les gens qui boivent commençaient à mourir à cause de la bière qu’ils boivent ? Il y a aussi beaucoup de gens qui vivent dans la rue, qui ne peuvent pas se nourrir, qui dorment dehors, qui ont peur qu’on les attaque, qui sont toujours en mode de survie, car personne ne s’en soucie vraiment. 

Pour les personnes qui y vivent, c’est ce qu’une personne a décrit comme l’apocalypse ! Je crois qu’il est extrêmement important d’être présent pour les gens qui ont besoin de parler. On m’a raconté des choses indescriptibles. Imaginez qu’ils n’aient absolument personne à qui parler ou à qui faire confiance. Je me considère privilégiée d’être l’une des personnes qui sont là pour écouter. Je suis chanceuse de pouvoir me réfugier en sécurité dans ma maison et dans la chaleur de mon lit pour me réconforter. C’est incroyable ce que peut apporter à une personne le fait de pouvoir fermer une porte à clé. 

Je peux dire avec conviction que c’est nécessaire de changer les lois sur les drogues. La guerre contre la drogue n’a fait que créer des emplois pour les policiers et les gangs et remplir nos tribunaux et nos prisons de délits mineurs. Si les drogues étaient légalisées, les drogues toxiques ne circuleraient plus dans les rues, ce qui réduirait le nombre incroyable de décès. À l’époque de la prohibition de l’alcool, les gens mouraient de gnôle fabriquée à la maison. Je me demande combien d’endroits au Canada servent de l’alcool maintenant.

Parce que les drogues sont illégales, les gens sont obligés d’aller dans des endroits dangereux et de ne pas questionner ce qu’on leur donne, car ils savent bien que le revendeur a une arme sur lui. Si vous êtes malade de la drogue et que vous venez de dépenser votre argent pour de la merde, que faites-vous maintenant ?

En fournissant des drogues légalement réglementées dans un contexte de santé publique, on éliminerait tout risque. Le risque de se retrouver coincé dans une planque ou volé à la sortie, le risque de mourir d’un approvisionnement toxique… 

En tant que travailleur des services d’approche, je sais que la décriminalisation (des drogues) est également importante. Il serait plus facile de communiquer avec les personnes qui demandent de l’aide et de leur fournir des matériels de réduction des méfaits. Cela sauverait des vies. Aujourd’hui, ils se cachent dans des endroits qui ne sont pas du tout sécuritaires, comme une planque, un garage souterrain, ou qu’ils consomment seuls à cause de la honte et des stigmates associés à la consommation de drogues. Maintenant que l’alcool est légal, je ne vois pas beaucoup de honte associée à cette consommation. Cette honte que les gens ressentent au quotidien fait partie de leur identité. Ce serait formidable de la soulager, non ? 

Avec ces changements de politique, l’éducation est nécessaire pour que notre communauté puisse comprendre ce qu’est la dépendance et ce à quoi cette vie ressemble vraiment. Il ne faut pas parler de choses tirées d’un livre ou utiliser un langage soigneusement préparé. Nous avons besoin d’une véritable éducation ! Il y a des gens vraiment formidables qui vivent un cauchemar et qui sont traités comme de la merde à cause du traumatisme qu’ils ont subi. Alors maintenant, ils souffrent de la honte, non seulement de leur traumatisme, mais aussi de la drogue qu’ils ont choisie pour oublier leur traumatisme. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui boit à cause d’un traumatisme dont il a souffert ? Bien sûr qu’il y en a, il y en a des millions. Mais on ne traverse pas la rue quand on les voit s’approcher. Il faut se réveiller, nous sommes tous des êtres humains et nous devons être traités et avoir des opportunités comme les autres. Aucun d’entre nous n’est meilleur qu’un autre ! Notre société a créé cette situation horrible, mais nous pouvons la changer.

J’espère un monde meilleur. Mon futur aurait un endroit sûr où tous ceux qui le désirent pourraient vivre. Des services de toutes sortes seraient disponibles pour tous ceux qui en ont besoin, et les revenus individuels permettraient à chacun de vivre confortablement. Enfin, si chacun acceptait les gens pour ce qu’ils sont, au lieu de les juger, nous serions beaucoup plus heureux. Lorsque nous jugeons, nous jugeons toujours contre nous-mêmes — c’est fatigant !

About Canadian Drug Policy Coalition

Advocating for public health- and human rights-based drug policies grounded in evidence, social justice, and compassion. www.drugpolicy.ca