Ceci est le début d’une expérience qui va changer ma vie. Un moment de ma vie.

J’espère qu’au moins une personne lira ce récit et pourra éviter de vivre ce que j’ai vécu. Je veux que mon histoire les aide à comprendre la pression des pairs et la stigmatisation structurelle.

Par Karen Post

J’étais une jeune mère célibataire. En 1989, avec ma fille de 18 mois, nous avons déménagé au Yukon afin de rejoindre ma famille pour que moi et mon enfant puissions bénéficier d’un soutien familial. J’étais en bonne santé, j’étais heureuse et je travaillais. J’ai eu deux autres enfants pendant ce temps et j’ai réussi à nous soutenir aussi bien que je le pouvais. 

J’ai connu un couple. Nous nous retrouvions après le travail pour boire quelques verres. J’étais en bonne santé, et ils connaissaient ma situation familiale et s’en fichaient. Ils n’arrêtaient pas d’entrer et de sortir des toilettes. Finalement, je leur ai demandé ce qu’ils faisaient et ils m’ont montré qu’ils utilisaient des drogues injectables. Ils m’ont offert d’en prendre. Même en sachant qu’ils avaient l’hépatite C, ils ont partagé leurs matériaux sans que je le sache. C’était la seule fois que je me suis injecté de la drogue, et j’ai su que quelque chose n’allait pas le jour suivant. En y réfléchissant, ils savaient aussi que quelque chose n’allait pas, et pourtant il a suffi de le faire une seule fois. Ils ne se souciaient pas de ma santé, de mon bien-être, de ma famille. J’étais naïve et ils me traitaient comme une idiote. Ils m’utilisaient pour mon argent et pour consommer de la drogue avec eux. C’était une mauvaise situation.

Ce fut le moment tournant ; c’est à ce moment-là que ma vie avec des problèmes de toxicomanie et de santé a commencé. Je ne savais pas que j’avais l’hépatite C pendant près de 20 ans avant d’être enfin diagnostiquée. Je ne comprends pas comment j’ai pu l’ignorer ni pourquoi les médecins ne l’ont pas vérifiée. Je ne comprends pas comment mon foie a pu se détériorer à ce point. Et lorsque j’ai appris que j’avais l’hépatite C, j’étais très bouleversée et déprimée. Je me sentais très honteuse et sale. Je ne savais même pas comment cela aurait pu m’arriver.

Après l’avoir découvert, j’ai parlé à mon médecin de mes options. J’étais terrifiée et je me sentais bouleversée par ce que je m’étais fait. Il fallait que je devienne meilleure pour ma famille, mes amis et ma santé. Il a fallu plusieurs années avant que je puisse voir un spécialiste de l’hépatite C. Le spécialiste m’a demandé si je buvais, et j’ai répondu oui. Par conséquent, il m’a dit que je n’étais pas un candidat pour un traitement. J’étais déçue et je suis rentrée chez moi en pleurant et en souffrant à cause de la stigmatisation de tout cela, à cause de ma dépendance à l’alcool. 

Lire la suite : Qu’est-ce que la stigmatisation?

Il n’y avait pas la moindre compassion, malgré le fait que j’avais cette maladie potentiellement mortelle. Je ne pouvais même pas sortir du lit et il n’y avait pas moyen d’obtenir des informations. Ils n’ont même pas voulu me parler de la condition de mon foie ou des problèmes de mon sang. Ils m’ont simplement dit de ne pas revenir avant que je sois sobre. Ce fut l’un des plus grands chocs de ma vie.

Voilà la définition de la stigmatisation structurelle. C’est la stigmatisation et la discrimination qui sont intégrées dans le système, et dans ce cas, dans le système de soins de santé, un système qui était censé me fournir un soutien. Les personnes souffrant de dépendance à la drogue et à l’alcool ne devraient pas rencontrer une telle stigmatisation. Il faut s’occuper de ces gens, ne plus les humilier, ne plus les faire se sentir sales ou honteux pour ce qu’ils subissent. Souvent, la dépendance est le résultat des traumatismes subis pendant l’enfance et qui n’ont pas été surmontés.

J’ai pu changer ma vie. Je suis devenue sobre et le spécialiste de l’hépatite C a finalement accepté de me voir. Il m’a offert un nouveau type de traitement contre l’hépatite C (antirétroviral à action directe). J’ai eu la chance d’être l’un des premiers au Yukon à recevoir ce traitement.

Mes ancêtres m’ont enseigné à être forte et à garder la tête haute. Cela m’a donné la force de choisir la sobriété pour moi et mes enfants, et j’ai pu demander l’aide dont j’avais besoin. L’aide que j’ai reçue est venue du groupe des usagers de drogues (« Drug Users Group ») du centre « Blood Ties Four Directions ». Avoir le soutien de personnes qui sont dans la même situation que moi et qui ne me jugeaient pas me permettait de trouver quelque chose de positif à attendre chaque semaine. Avec ce groupe de personnes qui ne me repoussaient pas, je ne me sentais pas sale ou sans valeur, et je revenais toujours. Ce soutien à la sobriété m’a permis d’obtenir le traitement contre l’hépatite C. Après six semaines, ma première analyse de sang a révélé que l’hépatite C avait été éliminée. Quand j’ai appris la nouvelle, j’étais tellement heureuse que j’ai pleuré, prié et fait de la purification. C’était l’un des moments les plus heureux de ma vie. Je savais que je ne me soumettrais plus jamais à une telle épreuve. 

C’était quand même une période difficile. Beaucoup de mes amis continuaient à boire et à consommer de la drogue et je préférais rester seule chez moi, à l’exception de mes visites au centre Blood Ties. Je désirais une aide psychologique et un traitement, mais je ne pouvais pas les obtenir. C’est seulement au centre Blood Ties que j’ai pu trouver de petits boulots pour gagner de l’argent, de l’aide pour le logement ou le transport, et d’autres besoins quotidiens. Le personnel du centre Blood Ties a reconnu le travail que je faisais et a suggéré que je les accompagne pour parler à une conférence nationale. 

J’espère qu’au moins une personne lira ce récit et pourra éviter de vivre ce que j’ai vécu. Je veux que mon histoire les aide à comprendre la pression des pairs et la stigmatisation structurelle. Je ne souhaite ces expériences à personne. Il est dommage qu’il y ait tant de personnes et de professionnels qui ne s’en soucient pas et ça m’a fait souffrir pendant très longtemps.

Il faut une plus grande sensibilisation aux expériences des peuples indigènes, aux traumatismes, au syndrome des pensionnats, aux traumatismes intergénérationnels et aux autres problèmes qui touchent nos communautés. Il faut plus d’informations, en particulier pour les jeunes qui sont plus vulnérables. Il faut une meilleure sensibilisation à l’hépatite C et au VIH, à la pression des pairs et à la stigmatisation. Il faut aussi plus de ressources pour la consultation afin que les autres ne soient pas bloqués comme je l’ai été, et il faut que les conseillers comprennent et soient capables de reconnaître les problèmes auxquels les peuples indigènes sont confrontés. De plus, il faut un plus grand nombre de personnes indigènes qui connaissent bien notre culture et qui peuvent être plus sensibles à la situation de ces personnes. Je fais de mon mieux et je parle constamment aux jeunes de ne pas partager des matériaux, des pailles ou des pipes. J’ai aidé à prévenir beaucoup de danger en leur enseignant ces techniques de réduction des méfaits et ils étaient tous heureux d’avoir ces renseignements. Dans un groupe avec lequel j’ai travaillé, j’ai été étonnée par le nombre de personnes qui ne savaient toujours pas ce qu’était la réduction des méfaits et les campagnes de sensibilisation aux drogues.

La stigmatisation et la discrimination ont été les obstacles les plus difficiles à surmonter pour moi, car elles m’ont empêchée de chercher de l’aide pendant très longtemps. Il faut que les gens aient accès à un approvisionnement sûr en drogues. Ça peut sauver des vies, surtout avec les drogues qui existent aujourd’hui, par exemple en cas de surdose ou de sevrage. De plus, la décriminalisation est essentielle pour les grands consommateurs afin qu’ils ne soient pas pris dans le système judiciaire pour de petites quantités de drogues, ce qui entraîne une perte de temps et d’argent. Certaines personnes ont besoin de drogues pour fonctionner, pour manger, boire et marcher, et il faut aider ces personnes. Si les drogues étaient décriminalisées, il serait plus facile aux gens d’accéder à l’aide dont ils ont besoin. 

Je remercie mes ancêtres, ma famille, ma communauté et le personnel du centre Blood Ties, grâce auxquels j’ai pu surmonter mes difficultés et bénéficier de l’aide dont j’avais besoin et que je méritais. Je suis heureuse aujourd’hui d’être forte, heureuse et en bonne santé. Je suis capable de garder la tête haute, de raconter, d’enseigner, et d’être forte. Soyez prudent avec les produits que vous consommez et gardez toujours la naloxone sur vous, où que vous alliez. Et n’ayez pas peur de demander de l’aide. Vous la méritez, mais vous ne l’aurez pas si vous ne la demandez pas.  

About Canadian Drug Policy Coalition

Advocating for public health- and human rights-based drug policies grounded in evidence, social justice, and compassion. www.drugpolicy.ca